| Conflits sur les médias au Venezuela |
|
|
| Ecrit par Henri Maler | |
| 30-08-2009 | |
|
Au début du mois d’août, trois « événements » survenus au Venezuela ontretenu l’attention de quelques médias en France et à l’étranger, ainsi quede diverses ONG : la suppression de la licence de 34 radios et télévisionsprivées, l’annonce d’un « Projet de loi sur les délits médiatiques » etune attaque de la télévision Globovision. La quasi-simultanéité des faitset des informations correspondantes se prêtait à leur association. Et celan’a pas manqué : chaque dépêche de l’AFP sur l’un de ces faits estl’occasion de parler des deux autres. Mais pour évaluer sereinement, encore faut-il informer exactement. C’est loin d’être le cas, comme on peut le vérifier en commençant par l’attaquede Globovision, avant de revenir dans un prochain article sur lesquestions les plus controversées : le « projet de loi » et la suppressiondes licences de radios et de télévisions. En guise de préambule :Comment on réécrit l’histoire… Des conflits d’une rare intensité opposent, depuis la première électiond’Hugo Chávez à la Présidence du Venezuela, le gouvernement et sespartisans, d’une part et les médias privés d’opposition et leurssupporters, d’autre part. Pour comprendre les événements et la situation,encore conviendrait-il de les replacer dans leur contexte et dans leurhistoire. Or, le contexte, dans la plupart des médias français, ce ne sontni les formes d’appropriation des médias au Venezuela, ni le rôle desmédias et la nature des informations qu’ils diffusent, ni les poidsrespectifs des radios privées et des radios associatives : pour l’établir,il faudrait enquêter. Non : le contexte, ce n’est pas la situationgénérale, mais, pour chaque acte imputable au gouvernement ou à sespartisans, les autres « événements » que l’on peut lui raccorder. Pour lecas qui nous occupe, informer sur une « affaire », c’est inévitablementévoquer les deux autres. Et c’est tout. Quant à l’histoire, il suffit de relever quelques échantillons des « misesen perspective » dont ont bénéficié les événements récents, pour être…stupéfait. Par exemple, sur le site de Métro, le 4 août 2009, on pouvait lire cetteprésentation (sous le titre « Venezuela : un nouveau pas vers la censure ?») : « Depuis son coup d’Etat [sic !] avorté de 2002, lorsque les médiasd’opposition avaient occulté les manifestations en faveur de son retour aupouvoir, M. Chávez s’est montré de plus en plus méfiant. » Passons sur cecoup d’Etat de Chávez : les doigts de la journaliste ont dû déraper surson clavier… Mais où celle-ci est-elle allée chercher cette présentationqui « occulte » la participation des médias d’opposition au coup d’Etat ?Dans une dépêche de l’AFP, reproduite, sans la mentionner : « La ruptureentre le dirigeant socialiste et une partie de la presse remonte au coupd’Etat avorté de 2002, lorsque les médias d’opposition avaient occulté lesmanifestations en faveur du retour au pouvoir de M. Chávez. » Sur l’Express.fr, on s’y connaît en matière d’occultation…. Un articleintulé « Chávez et les médias » en administre la preuve. Citation : « Avril 2002 : dans les 3 jours mouvementés qui précèdent leretour de Chávez le 11 avril 2002, [sic !] l’information est devenue unenjeu. Le gouvernement utilise à plus de trente reprises l’article 192 dela Loi sur les télécommunications qui lui donne le droit de réquisitionnerl’antenne de l’ensemble des télévisions et radios. Le 11 avril, leschaînes de télévision, ayant majoritairement soutenu la tentative de coupd’Etat contre Chávez [Ah bon ? Il y a eu un coup d’Etat ?], sont obligéesde diffuser un nouveau discours du Président Chávez. Elles pensent pouvoirretransmettre simultanément l’allocution présidentielle et lamanifestation de l’opposition en partageant l’écran en deux. Mais HugoChávez annonce que le signal hertzien des principales chaînes, accuséesd’"inciter à la violence", est coupé. Celles-ci poursuivent alors leursretransmissions par satellite. » Les faits évoqués sont, pris isolément, à peu près exacts, mais laprésentation du coup d’Etat le réduit à un épisode mineur, à peinementionné. La suite n’est pas mal non plus : « Décembre 2002-Janvier 2003 : uneimportante partie de la presse privée apporte son soutien à une grèvedécrétée par l’opposition pour obtenir la démission du président Chávez.Diffusion de spots incitant à la désobéissance civile, retransmissiond’appels au soulèvement de l’armée, diffusion de fausses informations...La riposte du gouvernement est rapide : augmentation du nombred’agressions contre les journalistes, sièges de plusieurs médias privésassiégés, véhicules de chaînes de télévision brûlés. » Les faits,allusivement mentionnés, sont attribués à une « riposte du gouvernement »lui-même. Ce n’est pas tout : « Puis fin janvier 2003, Hugo Chávez utilise lesexcès commis par les médias pour lancer des représailles à leur encontre ».Qu’appelle-t-on de (simples) « excès » ? Ce qui était mentionné plushaut : « Diffusion de spots incitant à la désobéissance civile,retransmission d’appels au soulèvement de l’armée, diffusion de faussesinformations ». Et qu’appelle-t-on « des « représailles » ? Ceci : «projet de loi sur leur "responsabilité sociale", poursuitesadministratives lancées contre des chaînes de télévisions, pressionsfiscales sur plusieurs médias d’opposition… » La dépêche de l’AFP mentionnée plus haut poursuit : « Cinq ans plus tard,cette prise de position (selon l’AFP : l’occultation des manifestations enfaveur de Chávez…) fut l’un des motifs de la résiliation de la licence dela chaîne RCTV, très critique à l’égard du régime. » La journaliste de Métro traduit : « Ces dernières semaines, il a menacéla chaîne de télévision privée Globovision de subir le même sort que saconsœur RCTV, disparue des canaux hertziens en 2007 sur ordre dugouvernement qui lui reprochait son ton acerbe à l’égard du pouvoir. »Cette fois la participation de RCTV au coup d’Etat n’est même plus une «occultation », c’est un « ton acerbe » [1]. Ces quelques exemples de mise en perspective ne sont peut-être pasgénéralisables, mais ils témoignent, au mieux, d’une méconnaissance quin’est pas sans effet sur la présentation des faits, comme l’attaque deGlobovision. I. L’attaque de Globovision Quelques mots sur le contexte. Comme nombre de médias ne manquent pas dele rappeler, Globovision a fait l’objet, depuis quelques mois, deplusieurs procédures judiciaires et administratives, assorties de menacesprononcées par Hugo Chávez. Mais, comme fort peu de médias le relatent,cette chaîne ne se borne pas à critiquer le gouvernement : elle multiplieagressions et désinformations. Du moins si l’on en croit FrançoisMeurisse, de Libération, peu suspect de complaisance à l’égard dugouvernement bolivarien. Evoquant la diffusion par l’une des radiosprivées d’antenne d’Aló Ciudadano, « un des programmes phares del’antichavisme radical diffusé sur la chaîne Globovisión » , FrançoisMeurisse l’évalue ainsi : « Une émission où les lignes rouges de ladiffamation et de l’injure sont dépassées quasi quotidiennement. Et oùl’on continue à nier le soutien actif de la majorité des médias privés aucoup d’Etat contre Chávez en avril 2002. [2] » De quoi susciter révolte etcolère. Une attaque Lundi 3 août 2009. Plusieurs dépêches de l’AFP font état des informationssuivantes : « Un groupe armé a lancé deux grenades lacrymogènes à l’intérieur du siègede la télévision privée Globovision, très critique à l’encontre duprésident du Venezuela Hugo Chavez, a annoncé l’une des directrices de lachaîne. Une trentaine de personnes sont arrivées en moto au siège deGlobovision dans la capitale vénézuélienne. Ils ont menacé les vigilesavec des armes à feu et sont entrés dans les locaux où ils ont jeté cesgrenades, a raconté Maria Fernanda Flores. » Et la suite de la dépêche de préciser : « "Nous tenons le président pourresponsable de ce qui s’est passé", a affirmé le directeur de la chaîne,Alberto Federico, dénonçant une attaque menée "en plein jour" par "ungroupe de ses partisans". » Quant aux condamnations immédiates de cesactions par des membres du gouvernement, elles attendront…. Ces informations, plus ou moins résumées, figurent également dans desdépêches qui font état de diverses condamnation de la suspension deslicences de radio ou du « projet de loi sur les délits médiatiques » [3] Comme si tous ces faits avaient le même sens et la même portée. Nombre de médias en ligne se sont bornés à reproduire tout ou partie deces dépêches. C’est le cas par exemple du Figaro sous le titre : «Venezuela : Globovision prise pour cible » ou de Métro, le 4 août, dansl’article intitulé « Venezuela : un nouveau pas vers la censure ? » [4] Ouest France, en revanche, a proposé une adaptation significative del’information. Publié le 3 août à 22h44, un articulet intitulé « Venezuela: des partisans de Chavez attaquent une station de TV d’opposition »résumait l’attaque et « précisait » : « […] Globovision est une petitestation qui diffuse des programmes d’information critiques envers Chávez.» La « petite station » en question « couvre » plusieurs régions (dontCaracas) où vivent près de la moitié des vénézuéliens. Quant aux «programmes d’information critiques », nombre d’entre eux relèvent de ladiffamation et de la désinformation. Le taire, c’est interdire decomprendre les motifs des assaillants, aussi condamnable que puisse êtreleur action. Et, information équilibrée : « Le gouvernement Chávez acondamné l’attaque, mais les propriétaires de Globovision disentsoupçonner le président d’en être l’instigateur. ». Soit le type même deces accusations qui entretiennent le « débat démocratique » au Venezuela.Plus précise, la dépêche de l’AFP témoignait d’une accusation légèrementplus prudente : « "Nous tenons le président pour responsable de ce quis’est passé", a affirmé le directeur de la chaîne, Alberto Federico […]. » Les dépêches de l’AFP font état des condamnations internationales, maisaussi de celle d’un « Comité pour la protection des journalistes (CPJ),une organisation non gouvernementale basée à New York » - sans fournir lamoindre indication sur la nature exacte des cette organisation [5]. Enrevanche, les condamnations de l’attaque par les autorités vénézuéliennessont consciencieusement minorées, voire omises. Des condamnations Or dès le 3 août à 14h40 (alors que l’attaque avait eu lieu dans lamatinée), on pouvait lire (et entendre) sur le site de VTV (Venezolana deTelevisión) – la chaîne du gouvernement - une déclaration du Ministre del’intérieur : « Nous voulons, au nom du Gouvernement Bolivarien, condamner énergiquementet rejeter ce type d’actions violentes qui se sont produites à l’encontrede la chaîne Globovision. Nous n’acceptons pas que la violence soitl’instrument par lequel on tranche dans nos divergences. Nous avons, enconséquence, suivi strictement la loi et avons fait une démarche juridiquevis à vis de la direction Nationale contre les Délits Organisés afind’ouvrir l’enquête correspondante ; et quelle que soit la personneimpliquée dans cette action violente et délictueuse, elle doit être mise àdisposition de la justice vénézuélienne. » [6] Le même jour, la ministre de l’Information et de la Communication duVenezuela, Blanca Ekhout, lors d’un contact téléphonique avec TeleSurconfirme la déclaration du Ministre de l’intérieur et précise que ce sontles actions comme l’attaque à cette chaîne privée qui permettent auxmédias d’opposition de « se victimiser afin de défendre leur agendad’agression contre le Gouvernement bolivarien et contre le présidentlégitime Hugo Chávez » Et d’ajouter notamment : « Jamais le gouvernementvénézuélien ne s’est comporté de la sorte : toujours il s’est tenu aurespect du droit. Jamais les partisans de notre gouvernement et ceux quiont défendu cette révolution (qualifiée de pacifique en dépit desagressions) n’ont cessé de respecter l’ état de droit ; nous avons agisans accepter les provocations dans le but de maintenir la paix et lastabilité. » [7] De ces déclarations, nous n’avons trouvé aucune trace dans les dépêches dumême jour de l’AFP (du moins parmi celles que nous avons pu consulter). Etnous n’avons découvert que de rares allusions à ces déclarations sur lessites des quotidiens d’opposition du Venezuela. Ainsi sur le site de Tal Cual, cette « brève » elliptique, titrée « Il promet qu’il va “punir” lesagresseurs » : « Le ministre de l’intérieur et de la justice Tareck ElAissami, manifeste son rejet et condamne l’action violente contreGlobovision et assure qu’il a donné des instructions pour trouver lesresponsables. » La plupart de ces médias manifestent le même scepticisme.Et pourtant… Le 4 août, Lina Ron, organisatrice présumée de l’attaque, se livrevolontairement et est arrêtée. Une dépêche de l’ Agencia Bolivariana deNoticias (ABN) intitulée « Le Président Chávez informe de la détention deLina Ron » [8] rapporte les propos suivants du président de la République: « Des événements de ce genre nuisent à la révolution socialiste car ilssont contre-révolutionnaires […] » Et après avoir fait état des remarquesprivées et publiques qu’il dit lui avoir adressées depuis longtemps : « Lacamarade Lina Ron fait du mal à la révolution. Elle fait le jeu del’ennemi. » Enfin, après avoir annoncé la mise en détention de cettedernière : « Elle est arrêtée, il n’y a pas d’autre solution, elle a violéla loi et il faut lui appliquer la loi en toute rigueur ainsi qu’à ceuxqui l’accompagnaient. On ne peut pas tolérer des actes de ce genre, qu’ilssoient le fait de l’opposition ou de la révolution. » Que reste-t-il des déclarations d’Hugo Chávez dans les médias d’oppositionau Venezuela ? A dire vrai, pas grand-chose. Qu’en reste-t-il dans lesmédias français ? Presque rien, si l’on excepte une citation tardive dansle Monde. C’est ainsi que, le 7 août, au détour d’un article – « AuVenezuela, le projet de loi sur les "délits médiatiques" n’est plusd’actualité » - qui met bout à bout l’abandon de l’examen du « projet dela loi, la suspension de 34 radios et télévisions et l’attaque contreGlobovision, l’on apprend ceci : « Le parquet a immédiatement ordonné ladétention de la dirigeante politique. Chávez a approuvé la mise endétention de Lina Ron et critiqué publiquement l’agression contre le siègede Globovision ». Et l’auteure de l’article de citer Hugo Chávez : « "Desactes de cette nature ne peuvent être tolérés, qu’ils viennent del’opposition ou non, qu’ils viennent de révolutionnaires ou depseudo-révolutionnaires ou de qui que ce soit", a déclaré le chef del’Etat. Lina Ron s’est livrée, mercredi, aux autorités. » Qui sait ? Peut-être les lecteurs de la presse écrite ou électronique enFrance auraient-ils aimé en être informés immédiatement et en savoir plus? Par exemple sur le fait que la condamnation politique de Lina Ron et sonarrestation ont divisé ceux qui soutiennent le gouvernement, entre ceuxqui approuvent ses prises de position et ceux qui déclarent une solidaritéindéfectible avec Lina Ron et avec son action. Tout n’est pas simple, mêmeau Venezuela ! Source: http://www.acrimed.org/article3196.html - Documentation réunie avec Raúl Guillén A suivre : Le « Projet de loi sur les délits médiatiques » et lasuppression des licences des radios et télévisions. Notes [1] L’expression a sans doute été reprise d’autres dépêches d’agence… [2] « Les radios, cibles de Chávez », Libération, 8 août 2009. [3] Ainsi dans une dépêche intitulée « Venezuela : le CPJ dénoncel’opération visant la chaîne Globovision (AFP 03.08.09 | 21h53) ou danscette autre : « Venezuela : les USA "profondément préoccupés" par lafermeture de médias. » (AFP 03.08.09 | 23h53). [4] Texte consciencieusement reproduit, sans altération ni mentiond’origine sur le site de Métro. [5] « Venezuela : le CPJ dénonce l’opération visant la chaîne Globovision(AFP 03.08.09 | 21h53 ) [6] Voici le lien vers la nouvelle dans la VTV, sur le site du Ministèrede l’Intérieur et de la Justice, et sur le portail du Gouvernement. [7] Voir sur le site de Telesur. Informations reprises sur le site duministère de l’Information et sur le site « Aporrea ». [8] Lisible sur le site « Aporrea ». _______________________________________________ |



