| Interview de Julien Laffont – Producteur de l’émission Informativo Laboral, ViVe-Tv, Venezuela |
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| Ecrit par Alexandre Govaerts | |
| 29-08-2008 | |
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ViVe-Be – Peux-tu nous décrire le programme et ses objectifs ? JL - L’objectif premier d’Informativo Laboral est de rendre visible la lutte des travailleurs et la manière dont ils s’organisent pour ce faire. Nous essayons de montrer, d’une part, toutes les entreprises qui ont été récupérées par les travailleurs, ou qui sont sur le point de l’être et, d’autre part, les conditions de travail dans les entreprises privées et les multinationales. ViVe-Be – Quelle est la structure-type de la réalisation d’un Informativo Laboral ? JL – Premièrement, nous recherchons des contacts, nous essayons de savoir dans quelles entreprises se déroulent les conflits du travail. Tout d’abord, nous avons de bons contacts avec une personne de l’INPSASEL [Institut National de Prévention, de Santé et de Sécurité du Travail] qui est une institution d’Etat qui réalise des contrôles dans les entreprises au niveau de la santé et de la sécurité. Ils connaissent donc bien les conditions de travail au Venezuela. Ils nous donnent des informations, des contacts avec les travailleurs et les organisations pour que nous puissions réaliser un tournage. Ensuite, une méthode simple consiste en la recherche d’informations : en lisant le journal, on peut quelques fois déceler dans quelles entreprises se déroulent des conflits. Ceci concerne autant les entreprises privées que les entreprises socialistes. Pour ces dernières, nous obtenons également de l’information au travers des institutions. Enfin, nous échangeons des informations avec les camarades de ViVe qui travaillent sur les autres programmes. Par exemple, si au cours d’un de nos tournages, nous apprenons qu’il y a un conflit entre les paysans et les propriétaires terriens dans les alentours, nous en informons l’équipe qui réalise les émissions sur les luttes paysannes, et vice versa. Une fois le contact établi avec une organisation, nous commençons un travail de recherche pour connaître déjà un peu la situation avant d’aller filmer. Deuxièmement, vient le moment du tournage. On rencontre les travailleurs avec lesquels on a pris contact, on découvre les lieux de travail, on s’informe sur les conditions, en gros on prend du temps avant de sortir la caméra. Le but est de passer un peu de temps avec les travailleurs pour les mettre en confiance, de manière à rompre toute barrière qui pourrait altérer la liberté de leur discours. On arrive par exemple un soir sur place, on passe la soirée à discuter avec eux, puis le lendemain on fait le tour de l’entreprise, etc. Le surlendemain, on commence à filmer, et selon la méthode que l’on utilise toujours à ViVe, on ne tourne pas de manière classique, où on fait des interviews, des plans de coupe, etc. On essaie vraiment de filmer des situations, de travail, de relations entre les travailleurs, on ne se contente pas de faire un pano de toute l’entreprise pour le placer à un certain endroit lors du montage. Nous préférons montrer le quotidien dans l’entreprise. On cherche également à recouper toutes les informations disponibles. On va donc filmer le travail, le syndicat, mais on essaie également de filmer le patron, à qui l’on demande d’expliquer sa vision des choses pour pouvoir ensuite la confronter à celle des travailleurs lors du montage. On évite d’intervenir au travers du montage, c’est-à-dire qu’on n’utilise pas de voix off pour expliquer le contexte, on montre tel quel ce qui est en train de se passer dans l’entreprise en question. Ainsi, le spectateur pourra se faire sa propre idée en regardant l’émission. Après, il est clair que ViVe se place plus du côté des travailleurs, mais il est fondamental de montrer également l’avis du patron. ViVe-Be – Comment se passe le rapport avec les patrons lorsque vous tournez dans une entreprise privée ? JL – Le rapport est généralement assez difficile. Il arrive souvent que nous ne puissions tout simplement pas entrer dans une entreprise privée. On essaie donc de se débrouiller, on attend à l’entrée que le patron sorte pour prendre sa voiture, par exemple. Même si on a que deux ou trois images qui montrent que le patron ne veut pas nous parler, on montre que le dialogue est impossible et il s’agit déjà d’un élément d’information important. Dans d’autres occasions, nous avons réussi à les prendre un peu sur le vif, ils ne se rendent pas bien compte et acceptent de nous parler. C’est arrivée dans le cadre de la sucrerie de Rio Turbio qui se trouve à Barquisimeto, dans l’Etat de Lara. De grands propriétaires terriens y emploient des gens pour couper la canne à sucre. On est arrivé un après-midi, on allait filmer autre chose, puis on est passé devant le batiment et on s’est dit que ça pouvait etre intéressant d’essayer d’entrer. Ils étaient en réunion, on est entrés, on s’est présentés, ils savaient pas trop ce qu’était ViVe [pour faire simple, disons que ViVe est une télévision de gauche, qui ne plaît par conséquent pas trop aux patrons] et on a pu commencer à filmer. La personne qui les interviewait a très bien fait ça, en crescendo, en amenant la chose gentiment. Elle a commencé par leur parler de l’histoire agricole du coin, des terres, etc., pour en arriver à leur expliquer que ce matin-là, on avait rencontré des gens qui travaillent dans des conditions intolérables et leur demander ce qu’ils avaient à dire à ce sujet. On les a un peu “coincé”, en gros, car ils ne s’attendaient pas à devoir répondre à ce genre de questions. Les propriétaires terriens nous avaient expliqué, au début, que leurs familles possédaient ces terres depuis des générations, qu’ils avaient grandi avec les travailleurs et qu’ils formaient donc tous une grande famille... Lors du montage, on a placé après cette interview les images d’un travailleur qui se lève tous les jours à 5 heures du matin pour aller couper de la canne à sucre et qui travaille dans des conditions à peine croyables. Les travailleurs n’ont pas de sécurité sociale, ils sont payés au rendement (une misère, bien entendu), donc si un matin ils sont malades et ne peuvent pas aller travailler, ils n’auront pas d’argent pour nourrir leur famille. On les emmène tous les matins pour aller travailler jusqu’à midi, heure à laquelle on vient les rechercher. Donc, si quelqu’un se blesse, par exemple, il faudra attendre jusqu’à midi pour qu’il puisse se faire soigner. Le travail avec des machettes et la présence de serpents dans les champs de canne à sucre rendent les blessures très fréquentes. ViVe-Be – Restez-vous en contact avec les travailleurs après l’émission ? JL – Déjà, comme le programme ne sort généralement que deux ou trois semaines après le tournage, on reste en contact avec les travailleurs ne serait-ce que pour leur dire quel jour l’émission sera diffusée, pour que toute la communauté qui est le sujet du reportage puisse la regarder. Il est déjà arrivé que nous retournions dans la communauté où nous avions filmé pour regarder l’émission en leur compagnie. De manière plus générale, on garde contact avec les travailleurs, les syndicats et il est quelques fois nécessaire de retourner un mois plus tard pour montrer comment la situation a évolué. C’est arrivé dans le cas de la coopérative Sertec, située à Santa Lucia, dans l’Etat de Miranda. C’était une entreprise privée qui avait coulé et que les travailleurs ont décidé de remettre à flots en créant une coopérative. On a fait tout le suivi de la création de la coopérative, en y retournant plusieurs fois à quelques mois d’intervalle. Le plus intéressant est que les travailleurs avaient suivi des ateliers avec ViVe et ils ont pris l’initiative, avec leur propre matériel, de créer une fiction reprenant l’histoire de la naissance de la coopérative. Le personnage principal de la fiction était un jeune qui cherchait du travail, qui n’en trouvait pas, et qui découvre la coopérative et se rend compte de toutes les possibilités qu’il a à travers ça. En gros, on arrive pas sur place pour tourner et leur dire “merci et adieu” en partant. Il est très important d’assurer un suivi, pour continuer à leur apporter notre appui en montrant que l’évolution de leurs conditions de travail n’est pas satisfaisante et qu’ils ont besoin d’une aide de l’Etat pour que cela aboutisse. ViVe-Be – Vous vous mettez donc au service des travailleurs ? JL – Oui. Comme je le disais au départ, l’objectif est de rendre visible les luttes des travailleurs. Pour cela, il faut que cela aille dans les deux sens. On débarque et on fait un programme, mais on doit aussi répondre de notre coté. A travers le suivi dont on parlait, mais aussi grâce au fait que la diffusion nationale de l’émission les concernant permettra de mieux faire connaî,tre leur situation. C’est pourquoi on leur demande de bien expliquer leur lutte, de manière à ce que le plus de gens possible, les patrons y compris, puissent en prendre connaissance. ViVe-Be – La réalisation de cette émission t’as permis de te faire une idée générale de la condition des travailleurs au Venezuela ? JL – Une idée générale, oui. En pensant à la condition des travailleurs, un exemple me vient directement à l’esprit : celui de l’entreprise de ciment Lafarge. On y a fait deux programmes. On a été en contact avec un journaliste militant qui s’intéressait depuis longtemps aux conditions de travail dans cette entreprise et qui avait déjà réalisé des documentaires à ce sujet. Il nous a donné les contacts et on a commencé à travailler là-dessus. On s’est vite rendu compte que Lafarge (entreprise française qui compte sept usines au Venezuela) sous-payait ses employés, ne comptait pas les heures supplémentaires, n’appliquait pas le tarif horaire de nuit, et ainsi de suite. Lors de notre dernier tournage là-bas, au cours d’une réunion, il a été demontré que Lafarge avait créé un mode de paiement très particulier qui permettait à l’entreprise de ne verser que la moitié de ce qu’elle devait payer aux travailleurs. Il s’agit d’une multinationale, qui dispose d’un beau site internet sur lequel on a pu aller chercher les informations qu’ils donnaient sur leur engagement en faveur du développement durable, du respect des travailleurs, du respect du développement humain qui était l’une de leurs priorités, etc. Alors qu’ils exploitaient les travailleurs de manière éhontée. Ceux-ci ne disposaient pas de sécurité sociale ou d’assurance-maladie, bien que la production de ciment crée de nombreux problèmes respiratoires. Lorsqu’un travailleur tombe malade, Lafarge va tout faire pour le licencier, pour ne pas avoir à payer les frais d’hospitalisation. Cet exemple montre bien que, dans plusieurs entreprises multinationales opérant au Venezuela, on est encore en présence d’une exploitation “médiévale” des travailleurs. [L’entreprise Lafarge, ainsi que tout le secteur du ciment au Venezuela, ont été nationalisés à la fin du mois d’août 2008, ndr]. Mais je voudrais tout de même finir sur une petite note positive, parce que les choses changent au Venezuela et il faut le souligner. Comme je l’ai dit, on filme des entreprises privées, mais on filme aussi des entreprises socialistes qui sont en train de s’organiser. La Pedro Camejo, située dans l’Etat de Guarico et travaillant dans le secteur agricole, est une entreprise socialiste [les reportages consacrés à cette entreprise pourront bientôt être visionnés sur le site]. Elle fonctionne donc selon un autre modèle : elle fait travailler les membres de la communauté dans laquelle elle est située, elle fait participer des communautès actives dans d’autres secteurs des alentours et vend ses produits à des prix très bas. Elle essaie ainsi d’impulser un développement endogène durable dans le coin. Un autre exemple est celui de l’abattoir d’Ospino dans lequel j’avais été filmer. L’entreprise a été récupérée par les travailleurs et fonctionne actuellement en autogestion. Les agriculteurs de la zone viennent y faire abattre et découper leurs animaux, de manière totalement gratuite. L’abattoir récupère seulement quelques parties de la vache, par exemple, et la peau de l’animal. Le cuir est ensuite revendu à des tanneurs ou à des artisans de la région. Le produit de cette vente va servir à payer les employés, à faire tourner toute l’entreprise, mais aussi à aider la communauté, en permettant l’agrandissement d’une école ou la rénovation d’une maison de retraite, par exemple. Le but de l’entreprise n’est donc pas le profit, mais le développement de la communauté à laquelle elle appartient. |



